mardi 26 janvier 2010

La vraie rock-star est le fondateur, pas le CEO.

Etre ou ne pas être … le patron. Une question existentielle ou une question d'efficacité ?

Aux Etats-Unis, le fondateur est une rock star même s'il perd la direction de l'entreprise. En France, s'il n'est plus PDG, il est déchu, foutu, mal vu. Autant le jeter aux orties tout de suite. On jette le bébé avec l'eau du bain. Fondateur plus PDG = Samson privé de sa chevelure. Aux Etats-Unis le CEO n'est que la personne qui gère le business, le chef de quart qui coordonne la manœuvre du bateau, pas l'armateur, ni même forcément le capitaine. Il est bien mieux payé pour son job qu'en France (je parle de start-up pas de CAC 40), mais il n'est pas sacralisé. It's just a job, quelqu'un doit le faire et puis c'est tout. Ce qu'on fait vraiment devrait être ce qui nous définit, pas notre titre. Comme le souligne Cedric Giorgi dans TechCrunch (en anglais) a propos du remplacement du CEO de deezer.com, ce phénomène français génère des crises inutiles entre les dirigeants et les actionnaires (souvenons nous aussi de NetVibes, Glowria, etc...). Mais est-ce vraiment la faute du fondateur français comme le suggère un peu vite Cedric Giorgi ?

Un sujet intéressant, une exception française de plus ? A rapprocher de ce qui a longtemps limité le cinéma français dans son essor industriel ? Après la nouvelle vague, le réalisateur qui se devait d'être aussi l'auteur et le monteur ne voulait pas abandonner le final cut au producteur, parce qu'il n'était qu'un « business guy », comprendre « bad guy ». Les réalisateurs pourtant ne géraient pas le lancement du film, étape critique pour sa valorisation « tous supports ». Pour prendre un succès récent, Avatar est un film formidable, mais c'est aussi un lancement planétaire incroyablement réussi. James Cameron est un réalisateur et un business mogul, pas forcément le CEO de toutes ses entreprises, d'ailleurs. Je ne lui souhaite pas, sinon à quoi ça sert d'avoir tout cet argent et tout ce talent. D'un autre côté et dans une industrie hexagonale qui domine le monde, Yves Saint-Laurent a laissé la gestion à Pierre Berger. Bernard Arnaud ou François Pinault ne sont pas des créateurs. De quoi parle-t-on alors?

Tout d'abord, peut-être est-ce un procès d'intention que de dire des fondateurs ou créateurs de start-up français qu'ils refusent de passer la main à un nouveau CEO ; C'est trop facile de leur reprocher un ego potentiellement démesuré ou une certaine immaturité. Pour que plus de start-up françaises deviennent des leaders mondiaux, il suffirait alors de mettre un coach ou un psychanalyste au Comité de Direction. Trop facile et trop évident peut-être de prendre le fondateur comme « bouc émissaire ».

En psychanalyse justement, on parle de fausse croyance. Il s'agit d'une vision biaisée du monde, parce qu'on a été éduqué avec ça en tête. Un acquis culturel qui tend à fossiliser la société, à l'empêcher d'évoluer. Une boucle qui s'auto entretient. Par exemple : les femmes sont de mauvais dirigeants, donc je recrute des hommes comme dirigeants, donc effectivement, les bons dirigeants seront bien des hommes (les mauvais aussi d'ailleurs, mais ça ne prouve rien sur les femmes à part qu'il faut urgemment faire appel à la discrimination positive). La fausse croyance concernant le CEO fondateur, est issue d'une société où on veut bien croire et laisser croire que le chef fait tout, qu'il est tout et qu'il décide de tout. Si en tant que PDG vous osez dire simplement que vous croyez à l'intelligence collective, que vous êtes un leader influenceur, un gestionnaire, un motiveur, un développeur de talent, mais que la vision peut venir d'ailleurs que de vous. Si vous avouez en France que vous n'êtes pas l'alpha et l'omega de votre produit et de votre entreprise, on vous regarde de travers. Ce n'est peut-être pas le bon dirigeant ? Aux Etats-Unis on se dit qu'on a affaire à un professionnel. Et puis c'est tout.

Cette vision très archaïque du fonctionnement d'une entreprise et du rôle du dirigeant est à l'image du fonctionnement vue de loin de nos institutions de la 5ème république : on voudrait que le chef soit tout, qu'il décide de tout, qu'il sache tout de tout. Nous manquons de lucidité et si un Président de la République oublie le story-telling à la Napoléon, s'il avoue son manque de technicité sur un sujet, on commence à le regarder comme un incompétent. Avec ou sans jeux de mots, les français sont dévots d'un pouvoir divin. Pourtant c'est finalement rassurant que le dirigeant concentre son attention sur ce qu'il doit bien faire : gouverner, diriger. Et qu'il s'entoure de gens (plus) compétents (que lui) sans micromanager ce qu'ils font.

Il faudrait vraiment intégrer et le plus vite possible la réalité culturelle de notre société et des entreprises du 21ème siècle. Acceptons le fonctionnement en réseau et en intelligence collective. Le fondateur peut avoir l'intelligence du positionnement ou du produit et ne pas être la bonne personne pour diriger le business et prendre les décisions de management. Ca parait évident, pourtant on voit souvent des entreprises où il manque de l'intelligence émotionnelle pour le comprendre, l'accepter et vivre avec. C'est vrai au niveau du dirigeant, c'est vrai au niveau des managers. Et ce n'est pas forcément les premiers intéressés qui ne le voient pas, c'est plus l'environnement de l'entreprise dont le « cablage » est habité de cette fausse croyance que j'évoquais plus haut.

Alors il faut le dire : la rock star c'est clairement le fondateur. Et s'il ne reste pas CEO ou dirigeant, il n'en est pas moins mais peut-être plus encore une rock star. Il est fidèle à ce qu'il est et à ce qu'il aime faire. Si la société voulait bien l'accepter, les rock stars seraient plus épanouies et prospères, et on créerait plus d'emplois et de richesses. Par extension (on dit souvent qu'on manque de modèles positifs de managers ou de patrons), de nombreux professionnels, experts et compétents mais qui n'ont pas envie de devenir Directeur ou Manager, pourraient ne plus avoir l'impression de râter leur carrière, simplement parce qu'ils aiment leur métier.

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